Histoire / Storia
Les femmes Corses dans la Grande Guerre

Histoire / Storia Les femmes Corses dans la Grande Guerre

Une fois les mobilisés partis, les mères, épouses et filles doivent  bien vite sécher leurs larmes pour affronter le quotidien et faire preuve de courage .Ont-elles  d’ailleurs le droit de se plaindre alors que les hommes de la famille ne reviendront peut-être jamais ? C’est à elles que revient le devoir  d’assurer la survie de tous ceux qui sont restés, enfants et vieillards, et de préparer le retour improbable de leurs chers soldats.

Le départ des hommes valides dans une Corse majoritairement rurale causera des dommages irréversibles. Les allocations attribuées par l’Etat aux familles des mobilisés ne pourront pas palier le manque de bras. La Corse connaîtra de grandes difficultés matérielles durant le conflit. La dépendance du continent s’accentuera avec  l’abandon des cultures. Dans les villages, les femmes suppléent à l’absence des hommes dans les travaux des champs. On s’entraide en famille et entre voisins pour s’occuper des vendanges et de la garde des troupeaux. Les familles qui possèdent un arpent de terre ont la chance de récolter les fruits et les légumes de leurs jardins .Le troc permet  d’échanger les denrées et de bénéficier d’un supplément de nourriture. Les plus pauvres  louent leurs bras et travaillent dur. Les prisonniers de guerre ne sont pas d’un grand secours, ces derniers ne seront employés aux tâches agricoles que la troisième année du conflit et leur travail ne suffira pas à remplacer le manque de main d’œuvre. L’île est bien vite menacée de disette. La mobilisation matérielle pour approvisionner les armées en vivres se fait au détriment de la population. Les épiceries sont vidées et certains commerçants, peu scrupuleux, en profitent pour augmenter le prix des denrées  de première nécessité.

Le spectre de la famine

Tout ou presque est importé du continent. Les interruptions du trafic maritime aggravent la situation. Dès le début du conflit, la population cède à la panique  et se précipite dans les épiceries et les boulangeries. La crainte de manquer donne bien souvent lieu à des crêpages de chignon. Des commerçants profitent de la situation pour augmenter sans vergogne le prix du pain et du sucre .La Préfecture fixe par arrêté les prix des denrées sans pour autant empêcher la fraude. Les corses  apprennent à vivre avec la carte de rationnement   . Dans les villages, les maires se chargent de la répartition des denrées de base. Les produits locaux sont aussi chers que les produits importés. Le sucre, la farine et le café se font rares. Il faut apprendre à s’en passer ou trouver des produits de substitution. « Le TIP remplace le beurre dont il a l’apparence et la saveur » vante une réclame de l’époque. Ce produit  est vendu en pain de 590 et 250 grammes au prix de 1 franc 65 le demi kilo. À Bastia, la ménagère peut se le procurer chez J.B Cannaletti ,1 rue de la gare.

Face aux restrictions alimentaires, les protestations de la population se font grandissantes. Dans une lettre  adressée au Petit Bastiais une lectrice se plaint : « Dans votre numéro du 12 septembre (1916) ,vous disiez que pour trouver une livre de sucre ,il fallait faire le tour de Bastia et que cependant le bruit courait que dans certains magasins de gros il y aurait des milliers de kilo(g)s que l’on garderait pour revendre lorsque le prix sera doublé .Il en est de même pour le tabac et les poudres de l’état ,de gros négociants en font de gros approvisionnements et les livrent à leurs clients, les négociants de province ,qui vendent une boîte de poudre de 0 fr,90 jusqu’à 1 fr 25 et même 1 fr 50 .»

Les fraudes se multiplient sans vergogne .Le lait qui se débite en ville est bien souvent additionné d’une forte proportion d’eau et écrémé. Les laitières sont suspectées  d’ajouter de l’eau dans leur lait. Pourquoi se priveraient-elles d’ailleurs de renoncer à un beau bénéfice ? Les contraventions dressées contre elles se traduisent tout au plus par de légères condamnations. Lors d’une audience publique du 25 mai 1917, le Procureur de la République de Bastia poursuit 19 personnes dont une majorité de femmes accusées « de falsification de lait, vente de lait falsifié et infraction à la loi du 1er août 1905 ». Le Tribunal les déclare coupables d’avoir en novembre et en décembre 1916  et en janvier 1917 falsifié en l’additionnant d’eau du lait destiné à être vendu et exposé ou mis en vente   ledit lait, le sachant falsifié .Le Président les condamne par défaut à 3 mois de prison ,à 100 francs d’amende à 10 jours de prison.

Les villageoises sont, elles aussi,  montrées du doigt pour fraude. Arrivées tôt en matinée à Bastia  ces femmes  achètent chez les marchands de gros des douzaines d’œufs  qu’elles vendent ensuite comme des produits frais de leurs villages. A Ajaccio, le maire réussit pourtant à faire respecter la loi en interdisant à une revendeuse de vendre au marché .Celle-ci voulait empêcher un producteur de vendre directement ses produits en lui en offrant un prix supérieur. La population ajaccienne a ainsi pu bénéficier d’une baisse sérieuse sur les prix des légumes frais.

Le prix des denrées alimentaires double et même triple en 1916.Pour empêcher ces abus, des voix s’élèvent pour demander l’interdiction d’exporter  les denrées et réclament des condamnations  lourdes pour  les accapareurs qui achètent à des prix très élevés les  produits de première nécessité.  A Bastia, des scènes de rue qui pourraient paraître cocasses en d’autres circonstances mettent en scène des furies, qui se jettent les unes  sur les autres pour s’approvisionner Place d’Armes ou Place de l’Hôtel de Ville en légumes et autres produits de la terre. « Les cris qu’elles lancent et parfois les prises de chignon sont un réveil matin pour le paisible habitant .Ces faits se produisent en dépit de l’arrêté qui interdit l’accaparement avant dix heures du matin, arrêté bafoué par les marchandes des quatre  saisons » lit-on dans la presse locale. Dès la première heure, sur la place du marché les revendeuses prennent d’assaut les charrettes qui apportent les primeurs : « On croirait plutôt assister à un pillage qu’à autre chose » note encore un badaud.  Les maraîchers qui viennent vendre leurs primeurs ne savent où donner de la tête et se les voient littéralement arracher par force. Les consommateurs ne peuvent  acheter directement aux producteurs et sont contraints de passer par les revendeuses .Il semble difficile de mettre un terme à de tels pratiques .Pourtant, le tribunal de simple police de Bastia condamne à 3 francs d’amende 14 femmes qui ont accaparé des légumes avant dix heures du matin .Une telle condamnation restera sans effet pour les revendeuses dont les bénéfices d’une seule matinée se chiffrent par une somme bien supérieure.

Les produits étant rares et chers ,les contrefaçons envahissent les étals des marchandes et se vendent au prix fort : « Il y a figatelli et figatelli ,(…)les vrais ,les bons, ceux qui sont travaillés et soignés par nos ménagères des villages  et rôtis à point ,nous procurent un mets délicieux, capable d’arracher un soupir de satisfaction aux gourmets les plus délicats .Par contre, il y a des figatelli fabriqués avec on ne sait quoi ,qui se vendent au prix de 1 fr ,75 et 2 francs la livre et dont le goût nous rappelle les saucisses suspendues aux portes de certaines épiceries du continent, que l’on fabrique avec de la viande de cheval et un peu de margarine. Mais il faut avouer sur les faux figatelli que les vendeuses de notre marché nous présentent la bouche en cœur, ont meilleur mine que les vrais, et beaucoup de nos ménagères bastiaises ne s’aperçoivent qu’elles ont été trompées qu’au moment où elles les servent sur la table après les avoir rôtis » écrit un consommateur dans Le Petit Bastiais.

Après le charbon de bois, les châtaignes, la viande de boucherie et même le fromage, voici le tour du vin. Des milliers d’hectolitres sont acheminés  vers  le continent, ce qui a pour conséquence d’augmenter le  prix du vin .Les foyers les plus modestes doivent se résigner à ne plus en consommer.

« Si un stock de farines avait été constitué en Corse, nous ne vivrions pas au jour le jour .Si on avait rendu à la Compagnie de lumière et d’énergie le charbon qui lui appartenait et qui a été réquisitionné par la ville de Marseille ainsi que nous l’avons demandé ,et si on avait facilité à cette Compagnie la reconstitution de ses approvisionnements, la ville de Bastia ne serait pas exposée à manquer d’éclairage et les fabricants de pâtes alimentaires pourraient produire davantage maintenant que les pâtes du continent n’arrivent presque plus » dénonce t-on dans la presse locale .

Bientôt chaque consommateur n’a plus droit par mois qu’à 500 grammes de sucre raffiné et à 250 grammes de sucre cristallisé. La viande de boucherie  est tarifée par un arrêté municipal qui reste sans effet. Un gigot d’agneau est vendu à un prix supérieur à celui fixé par l’arrêté municipal. Le négociant justifie l’augmentation du prix par la qualité du produit vendu : il s’agirait d’agneaux mérinos. En 1918, le cabri est vendu 1 franc 30 la livre au lieu de 1 franc et ce, en dépit  des arrêtés.

Pour empêcher  l’augmentation des cours du lait et du fromage, le Préfet fait fermer en avril 1918 les laiteries de Roquefort .Un arrêté réglemente l’abattage des bêtes et la consommation de viande. L’exportation des pâtes sur le continent est interdite et celle qui concerne les châtaignes, les noix, les pommes de terre, les légumes et les fromages est réglementée sévèrement.  

Ces mesures ne suffiront pas. À la fin de la guerre, la production locale est quasiment éteinte.  Presque toute la production de l’île est exportée sur le continent.

FRANCESCA QUILICHINI

Article extrait de l’ouvrage La Corse et la Grande Guerre, Tome 2, Editions Anima Corsa, 2012.









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